Michel HECTOR/Jean-Jacques DOUBOUT : trajet mouvementé

Michel HECTOR/Jean-Jacques DOUBOUT : trajet mouvementé

Ce 5 juillet 2021 ramène le second anniversaire du décès de Michel Hector. Il était âgé de 87 ans. Pour avoir eu l’honneur et le privilège de collaborer avec le professeur Hector pendant trente-deux ans (1987-2019), aussi bien dans les activités politiques, syndicales qu’académiques, ce serait manquer à moi-même que de ne pas me découvrir fraternellement devant l’aîné exemplaire, l’ami fidèle, le compagnon de lutte solidaire et le collègue de travail acharné dont j’ai tant admiré l’intégrité morale et intellectuelle, l’humilité toute naturelle, la compétence reconnue et la transmission des connaissances, la rigueur académique, le positionnement idéologique et l’engagement politique. Pour reprendre l’expression d’Antonio Gramsci, l’articulation de ces multiples facettes chez un seul et même personnage fait de Michel Hector un intellectuel organique[1]. En effet, il ne s’est jamais enfermé dans le monde unique de la pensée déconnectée de l’action. En ce sens, Michel Hector n’était pas un intellectuel traditionnel. Militant politique et syndicaliste, co-fondateur du Parti populaire de libération nationale (PPLN) dont il devient le secrétaire général par la suite, il alliera avec maestria théorie et action, c’est-à-dire la praxis. Ce qui fait de lui un intellectuel organique, un homme d’action, un humaniste authentique luttant toute sa vie pour la transformation des rapports sociaux inégalitaires, inacceptables… Ainsi, parcours immaculé, il se présente à nous, debout, face à l’Histoire.

Intégrité morale et intellectuelle de Michel Hector

Élément structurant le processus de formation et de construction de l’État, de transformation et d’ascension sociales, la corruption, malformation congénitale, s’avère de nos jours un phénomène de société en Haïti. Aussi s’érige-t-elle en critère d’évaluation par excellence du degré d’intelligence des individus dans les secteurs public et privé. Ainsi, l’intégrité morale et intellectuelle, loin de constituer, comme il se doit, une vertu, représente dans l’affligeant spectacle du moment une anomalie : une personne intègre est non seulement mal vue mais classée dans la catégorie d’une espèce noble, en voie d’extinction… En d’autres termes, celles et ceux des élites haïtiennes méritant une telle épithète ne sont pas légion. Michel Hector, lui, peut se prévaloir d’une telle dignité. À son honneur, il symbolise, aux yeux des honnêtes gens, l’incarnation de cette vertu cardinale.

            Né au Cap-Haïtien, le 20 octobre 1932, Michel Hector grandit dans une famille petite-bourgeoise où il lui est inculqué au berceau le culte de l’honneur et de la fierté christophienne : des valeurs timocratiques portant les gens du Nord à adopter une posture verticale, le front altier, les rendant plus enclins à regarder le ciel qu’à plier l’échine servilement. Ce jeune homme arrive à Port-au-Prince avec ses parents, sous la présidence de Dumarsais Estimé, termine ses études secondaires et entame ses études universitaires à l’École normale supérieure (ENS). Très jeune, il se fera remarquer par ses aînés, au point de devenir en juin 1957, à vingt-cinq ans, assistant d’Otto Louis-Jacques, chef de cabinet du président provisoire Pierre Eustache Daniel Fignolé. Son parcours mouvementé de militant et de dirigeant politiques, de professeur et directeur de centres de recherche, ses séjours de courte durée au Brésil, en France, en Algérie, au Canada, à Cuba, et de longue durée au Mexique, à la Benemérita Universidad Autónoma de Puebla, et ses fonctions de directeur du Centre d’investigations historiques du mouvement ouvrier (CIHMO), de la Fondation Ulrick Joly (FUJ), du Centre de recherche historique et sociologique (CREHSO) et de vice-recteur de l’Université d’État d’Haïti (UEH), à son retour d’exil en 1986, mettent en relief son intégrité morale légendaire : son nom n’a jamais étémêlé ni de près ni de loinà un quelconque scandale financier. D’ailleurs, même ceux qui ne se font pas prier pour vilipender les honnêtes gens, reconnaissent volontiers que Michel Hector n’est pas un homme d’argent, encore moins d’argent sale, mal acquis. En dehors de la question syndicale, du parti-pris pour les masses urbaines et rurales, les secteurs populaires, c’est ce mépris de l’appât du gain qui le rapprochait du professeur Daniel Fignolé dont il admirait le verbe, l’action syndicale et l’engagement politique.

            L’intégrité de Michel Hector s’affirme en outre sur le plan intellectuel. Bien que pas toujours d’accord avec eux dans les champs idéologique et politique, il a néanmoins toujours exprimé sa reconnaissance à l’endroit de ceux ayant contribué à sa formation d’historien. En ce sens, le profond respect qu’il vouait à Leslie François Manigat en est une preuve palpable. Son œuvre laborieuse laisse transpirer l’influence de l’École des annales et des historiens marxistes Pierre Vilar, Jacques Julliard, Edward Palmer Tompson, Perry Anderson, Eric Hobsbawm, etc. Reconnaissant sa dette envers les aînés et les contemporains, il les cite régulièrement dans ses écrits et maintient un dialogue constant avec les jeunes chercheurs dont il n’hésite pas à souligner l’apport novateur. Mais cet historien dont la compétence est unanimement reconnue par ses pairs cultivait pourtant une humilité toute naturelle.

Humilité toute naturelle de Michel Hector

Dans une société dominée par l’oraliture et par la pensée magico-religieuse, le statut d’enseignant-chercheur et de libre-penseur confère à Michel Hector une place de choix dans l’intelligentsia haïtienne : position avantageuse incitant souvent au vertige et à l’arrogance. Pourtant, Michel Hector est, lui, d’une simplicité authentique, trait essentiel de sa personnalité qui le porte à ne jamais se prévaloir, par exemple, de son origine petite-bourgeoise. En fait, son humilité toute naturelle traduit sa manière d’être et de vivre fort appréciée même des petites gens.

À observer le comportement de Michel Hector, l’on peut difficilement éviter la question suivante : comment une société haïtienne aussi hiérarchisée, aussi cloisonnée, parvient-elle à produire une personnalité à ce point dénuée de tout complexe ? En effet, Michel Hector se révèle à nous immunisé contre toute forme de suffisance, de pédanterie et de vantardise. N’éprouvant nul sentiment de supériorité dans ses rapports avec autrui, le professeur Hector fait sienne la notion de prétention à la validité critiquable de Jürgen Habermas, ce qui force le respect et l’admiration tant de ses proches parents que de ses amis, anciens étudiants, collègues de travail et camarades politiques.

Est-ce à dire que Michel Hector cultiverait ainsi une certaine fausse modestie ? Ne nous y trompons pas ! Loin de là. Michel Hector n’est ni présomptueux ni orgueilleux. En revanche, son humilité toute naturelle découle de son sens de l’honneur et de la dignité : la fierté christophienne lui colle à la peau comme une seconde nature. Sa simplicitén’affecte aucunement son élégance physique et morale impeccable. Son regard perçant où transpire la noblesse d’esprit, ou l’esprit aristocratique, propre aux gens du Nord, lui évite les relations asymétriques, tous rapports de domination, avec les puissants se prétendant les seuls détenteurs du savoir ou du nerf de la guerre. Par voie de conséquence, dans son humilité toute naturelle, Michel Hector peut, comme Musset, dans Premières Poésies,  clamer haut et fort: « Mon verre n’est pas grand, mais je bois dans mon verre. »

Compétence reconnue, transmission des connaissances, rigueur académique

Au début des années 1950, Michel Hector se révèle un étudiant brillant au regard de ses camarades d’études et desprofesseurs du Département des sciences sociales de l’École normale supérieure (ENS). Son mémoire de sortie sur l’occupation américaine de 1915-1934 une fois soutenu avec succès, le jeune normalien se lance, en 1952, dans l’enseignement secondaire. Professeur d’histoire et de géographie, il ne tarde pas à imposer son nom dans les établissements scolaires privés et publics de la capitale. Stature précoce de gourou en chaire, ses cours sont très prisés et Michel Hector devient soudainement Marco Polo pour ses élèves. Voulant apporter sa contribution à l’effort d’innovation, de renouveau et de diffusion de la nouvelle façon d’enseigner et d’écrire l’histoire, il publie conjointement avec Mario Rameau, à la fin des années 1950, La colonisation en Haïti ; puis, avec Claude Moïse, Le régime colonial français à Saint-Domingue : deux textes de référence pour les élèves des classes humanitaires en dépit de la censure duvaliérienne.

            Au reste, comme professeur d’histoire en classes terminales, Michel Hector s’érige en personnage mythique. Sa renommée atteint son acmé à la fin des années 1950 et au commencement des années 1960, au point que bon nombre d’élèves estiment qu’ils ne réussiront pas l’examen d’histoire au baccalauréat sans avoir suivi les cours du professeur Michel Hector. À dire vrai, il fait partie de la bande des quatre : Mario Rameau, Jean-Jacques Dessalines Ambroise, Claude Moïse et Michel Hector. Comment des professeurs d’histoire aussi adulés dans le milieu scolaire peuvent-ils ne pas attirer l’attention des esprits médiocres et susciter la jalousie, voire le courroux de la camarilla enseignante duvaliérienne ?

Comme de fait, en 1959, l’Union nationale des maîtres de l’enseignement secondaire (l’UNMES), fondée en janvier 1957,déclenche une grève à caractère revendicatif. En réaction à cette initiative, le ministre de l’Éducation nationale d’alors, le révérend père Jean-Baptiste Georges, procède, le 12 août 1959, à la dissolution de l’UNMES, ce qui entraîne l’incarcération de ses dirigeants et la révocation des membres les plus actifs. Tout naturellement, la décision du ministre Georges frappe de plein fouet Mario Rameau, Jean-Jacques Dessalines Ambroise, Michel Hector et Claude Moïse.

Ainsi, tel qu’attendu, le quatuor est l’objet de persécution : Mario Rameau et Jean-Jacques Dessalines Ambroise sont incarcérés dans la sinistre geôle de Fort-Dimanche en 1965 ; Claude Moïse gagne le Canada ; tandis que Michel Hector, de son côté, choisit l’exil, s’installant en premier lieu au Brésil, avant de planter tour à tour ses tentes en France, en Algérie, au Canada, à Cuba, en France de nouveau et finalement au Mexique.

            Dans son exil en zigzag, Michel Hector renforce sa formation d’historien. Clandestinité oblige, sous le pseudonyme de Jean-Jacques Doubout, il publie en 1973, à Paris, Haïti : féodalisme ou capitalisme ? Essai sur l’évolution de la formation sociale d’Haïti depuis l’indépendance. Il s’agit d’un texte majeur apportant un nouvel éclairage dans le débat théorique opposant des penseurs marxistes aux maoïstes haïtiens tels que Gérard Pierre-Charles et Yves Montas/Jean Luc. Michel Hector y présente non seulement les différentes étapes de l’évolution de la formation sociale haïtienne mais aussi et surtout les grands moments de la pénétration du capitalisme en Haïti. Il démontre avec maestria comment le capitalisme comme mode de production, malgré sa vocation de révolutionner les forces productives, possède la capacité de coexister avec les formes et les forces les plus rétrogrades et de les intégrer dans son système de domination des peuples, comme cela se prêteà l’observation dans le cas d’Haïti…

            Son ouvrage Notes sur le développement du mouvement syndical en Haïti, en collaboration avec Ulrick Joly, paraît à Paris en 1974. Poursuivant son périple, Michel Hector finit par s’établir au Mexique, en 1975, avec sa chère épouse, Denise Hector, et leurs trois enfants : Maxime, Ary et Didier. Nommé professeur d’histoire à l’Université autonome de Puebla (UAP), il reste au Mexique jusqu’à la chute de la dictature des Duvalier en 1986. C’est là qu’il publie, en 1986, entre autres, Haití: la lucha por la democracia: clase obrera, partidos y sindicatos, en collaboration avec Sabine Manigat.

            À son retour d’exil, Michel Hector rejoint son alma mater : l’École normale supérieure, où il contribue à la formation de nombreux historiens ayant fréquenté le Département des sciences sociales. Il ne tarde pas à mettre son savoir et ses compétences au service des étudiants et professeurs de la Faculté des sciences humaines (FASCH) de l’Université d’État d’Haïti. Avec le sociologue Luc Smarth et le politiste Sauveur Pierre Étienne, il fonde à la FASCH, en 1999, le Centre de recherches historiques et sociologiques (CREHSO). L’animation du séminaire permanent sur les mouvements sociaux et populaires aux XIXe et XXe siècles et la publication de la revue Itinéraires constituent les principales activités du CREHSO. De nombreux étudiants y trouvent l’encadrement nécessaire à la rédaction de leurs mémoires de sortie ou à l’élaboration de leurs projets de thèse.

            Le retour d’exil apporte une bouffée d’oxygène à Michel Hector. Accueilli à bras ouverts dans les milieux académique, syndical et populaire, Michel Hector, personnalité charismatique, fait l’unanimité dans toutes les sphères de l’intellectualité haïtienne, même celles ne partageant pas forcément ses idées socialistes. Aussi se révèle-t-il très prolifique pendant les trois dernières décennies de sa vie. D’où la parution successive de : Syndicalisme et socialisme en Haïti (1932-1970), Port-au-Prince, Henri Deschamps, 1989 ; La Révolution française et Haïti : filiations, ruptures, nouvelles dimensions (dir.), Port-au-Prince, Société haïtienne d’histoire et de géographie/Henri Deschamps, 1995 ; Crises et mouvements populaires en Haïti, Montréal, CIDIHCA, 2000 ; Genèse de l’État haïtien (livre codirigé avec Laënnec Hurbon), Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 2009 ; Une tranche de la lutte contre l’occupation américaine. Les origines du mouvement communiste en Haïti (1927-1946), Port-au-Prince, Imprimeur, S.A., 2017. Si l’on y ajoute les nombreux articles publiés dans des revues spécialisées tant en Haïti qu’en Amérique latine et en Europe, on admettra volontiers que Michel Hector a fait de l’enseignement de l’histoire et de la transmission des connaissances sa véritable raison de vivre. Mais quid de la rigueur académique chez l’historien Michel Hector ?

            Par déformation professionnelle, Michel Hector s’intéresse aussi bien aux sources premières qu’aux sources secondaires : la recherche de terrain, la méthode qualitative, laméthode quantitative, l’approche diachronique et l’approche synchronique structurent ses travaux. En fait, Michel Hector n’est pas un romancier ; il n’avance rien sans mentionner ses sources ; il n’analyse aucun fait historique sans prendre en compte les points de vue de ses devanciers ou ses contemporains, soit pour les contredire, soit pour les compléter, soit pour confirmer leur authenticité.

Michel Hector est d’une rigueur académiquequi fascine ses étudiants et collaborateurs. Raison pour laquelle il ne travaille ni sous pression ni n’écrit un document ou un article à la va-vite. De son point de vue, l’œuvre intellectuelle a ses exigences auxquelles on doit se soumettre. Scrupule qui, parfois, a fait s’éloigner du maître perfectionniste des étudiants finissants enclins à la facilité. Cependant, ceux qui ont eu le mâle courage d’aller jusqu’au bout ne le regretteront jamais : avec Michel Hector, on apprend toujours quelque chose, notamment la différence entre rigueur et désinvolture, simplicité et grandiloquence, recherche scientifique et roman à l’eau de rose…

Positionnement idéologique de Michel Hector

Le jeune Michel Hector évolue, après la Deuxième Guerre mondiale, dans un contexte sociopolitique fortement influencé par le rayonnement du socialisme au lendemain de l’effondrement du fascisme et du nazisme. En ce temps-là, quatre courants idéologiques structurent inégalement le champ politique haïtien : le nationalisme, le libéralisme, le noirisme et le marxisme. Michel Hector ne succombe pas à la tentation du noirisme, opium des intellectuels des classes moyennes noires. La lecture de l’Analyse schématique 32-34 de Jacques Roumain lui évite le piège de la question de couleur que Roumain, mulâtre de rang social élevé, considère comme « le cheval de bataille des politiciens, noirs et mulâtres, pour détourner l’attention de la lutte des classes ».

Le thème du mémoire de sortie de Michel Hector à l’ENS : « L’occupation américaine d’Haïti de 1915-1934 » lève le voile sur son positionnement idéologique réel. Le voici donc déjà catalogué comme un jeune professeur de gauche. Sa présence au Palais national à titre d’assistant du chef de cabinet du président Daniel Fignolé, Otto Louis-Jacques, lui vaut à l’époque l’étiquette de fignoliste. Cependant, il revendiquera plus tard ouvertement, le marxisme en tant qu’instrument d’analyse des faits sociaux et idéologie guidant son action politique. Ce que, bien sûr, ses camarades d’études et ses professeurs savaient déjà.

Dans cette optique, l’année 1959 constitue une date charnière dans le positionnement idéologique de Michel Hector. C’est, entre autres, l’année de la publication de son article retentissant « Autour de la politique agraire d’Alexandre Pétion de Leslie François Manigat ». Dans ce texte, Michel Hector entreprend, d’une approche marxiste, la déconstruction systématique, brique par brique, du livre La politique agraire du gouvernement d’Alexandre Pétion (1807-1818) de Leslie François Manigat. Ce dernier, historien diplômé de la Sorbonne et professeur d’université très en vue, considère l’acte posé par son ancien étudiant de l’ENS comme un crime de lèse-majesté. Ainsi, ce qui aurait dû donner lieu à un débat purement académique, opposant deux professeurs d’histoire, prend carrément plutôt une tournure politico-idéologique mettant aux prises un historien fonctionnaliste et un historien marxiste. Pour comprendre tout le sérieux de cette affaire apparemment anodine, c’est qu’elle provoque quarante ans d’inimitié entre Michel Hector et Leslie François Manigat : 1959-1999. Leslie François Manigat finit par serrer la main de son ancien étudiant aux funérailles de l’ingénieur Maxime Hector, fils aîné de Michel Hector, assassiné par des bandits armés à sa sortie d’un établissement bancaire, le 10 mai 1999.

Le positionnement idéologique de Michel Hector ne saurait être qualifié d’erreur de jeunesse. Il s’agit de sa part d’un acte réfléchi, d’un choix délibéré marquant le parcours professionnel de l’historien, la sélection et l’orientation de ses thèmes de recherche. En effet, conformément à son option idéologique, l’occupation américaine, la formation sociale d’Haïti, le syndicalisme, le socialisme, les mouvements révolutionnaires, les luttes populaires, les crises politiques, les rapports de domination et d’exploitation et, au bout du compte,la genèse de l’État haïtienornent avantageusementle catalogue de ses publications qui constituent une mine inépuisable pour les chercheurs. Comme il existe une correspondance indéniable entre positionnement idéologique et engagement politique, c’est à ce niveau que Michel Hector se révèle d’une congruence impressionnante.

Action syndicale et engagement politique de Michel Hector

À titre d’intellectuel organique, Michel Hector défend une cause : la cause des travailleurs, des exploités, des opprimés de toutes sortes. Il le fait par la pensée et par l’action et assume ce choix jusqu’à son ultime et logique conséquence. Ce combat périlleux sous la dictature de Papa Doc, il le mène sur le terrain de l’action syndicale et de l’engagement politique. Membre fondateur de l’Union nationale des maîtres de l’enseignement secondaire (UNMES),  Michel Hector est à la fois professeur d’histoire et syndicaliste. Certes, la préparation des élèves aux examens du bac l’intéresse au plus haut point. Non seulement elle lui permet de gagner sa vie dignement, mais aussi et surtout d’être constamment en contact avec les plus jeunes qui représentent l’avenir du pays.  En revanche, le mouvement ouvrier est également très important à ses yeux. Raison pour laquelle il s’y engage intensément.

La militance de Michel Hector sur tous les fronts du mouvement syndical l’amène à étendre son rayon d’action dans des domaines d’activités débordant le cadre restreint des objectifs de l’UNMES. D’où l’association de Michel Hector avec le syndicaliste Ulrick Joly, embastillé plus tard dans l’immonde Fort-Dimanche, pendant plusieurs années. À la libération d’Ulrick Joly en 1973, il rejoindra Michel Hector en exil en France, où ils publieront conjointement Notes sur le développement du mouvement syndical en Haïti. Ainsi, Michel Hector restera intimement liéà la pensée et l’action syndicales tant en Haïti que dans les pays d’accueil durant son long exil. À la chute de la dictature des Duvalier en 1986, Michel Hector, fidèle à la mémoire d’Ulrick Joly décédé en France en 1984, met sur pied la Fondation Ulrick Joly (FUJ) en vue de contribuer à la formation des syndicalistes de toutes tendances.

La fonction d’intellectuel organique de Michel Hector s’exerce en outre sur le terrainde l’engagement politique, de la lutte partisane. Co-fondateur du Parti populaire de libération nationale (PPLN), avec Marcel Gilbert, Jean-Jacques Dessalines Ambroise, Mario Rameau, Max Chancy, Guy Lominy, Roger Gaillard, Toto Guichard et d’autres militants de l’ancien Parti socialiste populaire (PSP) dont il deviendra par la suite le secrétaire général, Michel Hector se trouve sur tous les fronts de la lutte contre le régime néosultaniste de François Duvalier. Comme ce type de régime politique ne tolère aucune forme d’opposition politique, la dialectique des armes devient donc inévitable.

Lorsque le PPLN décide de s’y engager, Michel Hector se trouve dans l’obligation de s’initier au maniement des armes en compagnie d’autres dirigeants du parti. C’est dans ces circonstances qu’au mois d’août 1965, au cours d’une séance formation dans une maison située à Pétion-Ville, un coup de feu accidentel conduit à l’encerclement des lieux par les sbires de Papa Doc. Toutefois le groupe parvient à s’enfuir, laissant dans la précipitation d’importants documents compromettants, dont le passeport de l’un d’entre eux. Identifié comme l’un des principaux dirigeants du PPLN, il n’a d’autre choix que de se réfugier à l’ambassade du Brésil. C’est le début du calvaire de Michel Hector, de Denise, sa courageuse épouse et de leurs trois enfants : Maxime, Ary et Didier.

À la suite de l’emprisonnement, de l’assassinat et de l’exil de plusieurs de ses dirigeants et cadres les plus actifs, le PPLN est démantelé. Les militants et adhérents rescapés de la répression créent, aprèsaoût 1965, le Parti uni des démocrateshaïtiens (PUDA). Au mois de décembre 1968, le PUDA se rapprochant du Parti d’entente populaire (PEP), il advient, au début de l’année 1969, la fusion des deux partis marxistes sous l’appellation de Parti unifié des communistes haïtiens (PUCH).

Michel Hector figure naturellement parmi les têtes pensantes du nouveau parti. Durant son séjourà la Havane (1968-1972), comme d’habitude, il assume courageusement le rôles tratégique qui lui est assigné : pour le meilleur ou pour le pire. Et le pire se produit en 1968, lorsque Serge Gilles est arrêté au Canada, ayant utilisé le passeport d’un autre camarade vivant à la Havane. Fou de rage, ce dernier se venge en déchargeant son pistolet sur Michel Hector, à ses yeux responsable de cette affaire. Touché à bout portant, il s’écroule. Michel Hector s’en sort grâce à la promptitude et la présence d’esprit de Denise, sa chère moitié. Rétabli, il retourne en France en 1972, avant d’entamer son aventure mexicaine de 1975 à 1986, aux côtés de sa dévouée épouse et de leurs enfants.

1986 : retour en Haïti, sa terre natale dont il a été douloureusement sevré pendant si longtemps. L’engagement politique de Michel Hector s’exerce dès lors sous d’autres formes : enseignement et recherche, conférencesà travers le pays, séminaires de formation pour les syndicats ouvriers et paysans, encadrement des cadres et des militants des partis progressistes sans nul besoin de se placer au premier plan, au-devant de la scène. Il apporte en même temps sa contribution à la Société haïtienne d’histoire, de géographie et de géologie (SHHGG) dont il intégrera le conseil de direction en 1989, avant d’en assumer la présidence en l’année2000. Il se fait également remarquer comme vice-recteur aux affaires académiques à l’Université d’État d’Haïti (UEH). Particulièrement actif dans le projet de la Route de l’Esclave mis sur pied par l’UNESCO, Michel Hector devient président du Comité de commémoration du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti en 2014, au décès de Leslie François Manigat. En dépit du  sabotage du projet de réforme de l’UEH par des professeurs se réclamant de la gauche, Michel Hector ne garde aucun ressentiment à leur égard. Tout comme l’assassinat de son fils n’affecte aucunement son patriotisme, cependant que d’autres en auraient voulu au pays tout entier dans un tel cas.

Voilà l’homme !!!

Ces lignes objectives retraçant le parcours fascinant du jeune intellectuel engagé, de l’historien au savoir recherché et du militant syndicaliste incorruptible, se veulent un hommage à Michel Hector, esprit sérieux, sans pesanteur, sans gravité doctorale, dirait Jacques Delille.Hommage mérité que lui valent son intégrité, son sens de l’amitié vraie, de l’honneur et de la solidarité dans les luttes quotidiennes menées et à mener pour l’émergence d’une Haïti accédant enfin au progrès, à la modernité. Mes propos sont, certes, ceux d’un ami-frère. Mais je m’exprime surtout en témoin impartial l’ayant vu à l’œuvre, aux premières loges, à son retour d’exil en Haïti, pendant trente-deux ans (1987-2019) d’intimité fraternelle et de confiance mutuelle absolue. Malheureusement, la faucheuse aux desseins impénétrables a mis finà nos rapports ô combien enrichissants ! Toutefois, en rendant l’hommage requis à l’immense patriote et à l’intellectuel organique qu’il a été, je m’en sens soulagé en partie. Car ma dette intellectuelle envers lui est si grande que je ne parviendrai jamais à l’honorer comme je le voudrais. Comme il le mérite.Michel Hector, l’ami-frère qui a consacré 67 ans de sa vie (1952-2019) à l’enseignement et à la recherche, laisse aux yeux de tant de monde, d’ici et d’ailleurs, pour toujours son empreinte indélébile dans la cité. Denise, l’épouse tendrement aimée, ses enfants, ses étudiantes et étudiants, ses collègues, nous toutes et nous tous gardons de Michel Hector un souvenir impérissable.

Port-au-Prince, le 5 juillet 2021

Sauveur Pierre ÉTIENNE

          Politiste, Ph.D.

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